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听法语故事: 美丽朋友  第八章

时间:2011-06-14 16:58:29 来源:可可法语 编辑:lydie310  测测英语水平如何

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Bel-Ami  美丽朋友
Guy de Maupassant  莫泊桑
Publication: 1885

Première partie第一部分
Chapitre 8


Son duel avait fait passer Duroy au nombre des
chroniqueurs de tête de La Vie Française ; mais,
comme il éprouvait une peine infinie à découvrir
des idées, il prit la spécialité des déclamations sur
la décadence des moeurs, sur l’abaissement des caractères,
l’affaissement du patriotisme et l’anémie de
l’honneur français. ( Il avait trouvé le mot " anémie "
dont il était fier. )
Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit
gouailleur, sceptique et gobeur qu’on appelle l’esprit
de Paris, se moquait de ses tirades qu’elle crevait
d’une épigramme, il répondait en souriant : "Bah ! ça
me fait une bonne réputation pour plus tard."
Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il
avait transporté sa malle, sa brosse, son rasoir et son
savon, ce qui constituait son déménagement. Deux
ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait
avant qu’il fût levé, se déshabillait en une minute et
se glissait dans le lit, toute frémissante du froid du dehors.
Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage
et faisait la cour au mari en lui parlant agriculture
; et comme il aimait lui-même les choses de
la terre, ils s’intéressaient parfois tellement tous les
deux à la causerie qu’ils oubliaient tout à fait leur
femme sommeillant sur le canapé.
Laurine aussi s’endormait, tantôt sur les genoux de
son père, tantôt sur les genoux de Bel-Ami.
Et quand le journaliste était parti,M. deMarelle ne
manquait point de déclarer avec ce ton doctrinaire
dont il disait les moindres choses : " Ce garçon est
vraiment fort agréable. Il a l’esprit très cultivé."
Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la
violette dans les rues en passant le matin auprès des
voitures traînées par les marchandes de fleurs.
Duroy vivait sans un nuage dans son ciel.
Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre
glissée sous sa porte. Il regarda le timbre et il vit "
Cannes ". L’ayant ouverte, il lut :
Cannes, villa Jolie.
"Cher monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce
pas, que je pouvais compter sur vous en tout ? Eh
bien, j’ai à vous demander un cruel service, c’est de
venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers
moments de Charles qui va mourir. Il ne passera
peut-être pas la semaine, bien qu’il se lève encore,
mais le médecinm’a prévenue.
"Je n’ai plus la force ni le courage de voir cette agonie
jour et nuit. Et je songe avec terreur aux derniers
moments qui approchent. Je ne puis demander une
pareille chose qu’à vous, carmon mari n’a plus de famille.
Vous étiez son camarade ; il vous a ouvert la
porte du journal. Venez, je vous en supplie. Je n’ai
personne à appeler.
"Croyez-moi votre camarade toute dévouée.
"MADELEINE FORESTIER."
Un singulier sentiment entra comme un souffle
d’air au coeur de Georges, un sentiment de délivrance,
d’espace qui s’ouvrait devant lui, et il murmura
: "Certes, j’irai. Ce pauvre Charles ! Ce que c’est
que de nous, tout de même!"
Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune
femme, donna en grognant son autorisation. Il répétait
:
"Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable."
Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain
par le rapide de sept heures, après avoir prévenu le
ménage deMarelle par un télégramme.
Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.
Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie
à mi-côte, dans cette forêt de sapins peuplée de
maisons blanches, qui va du Cannet au golfe Juan.
La maison était petite, basse, de style italien, au
bord de la route qui monte en zigzag à travers
les arbres, montrant à chaque détour d’admirables
points de vue.
Le domestique ouvrit la porte et s’écria :
"Oh ! monsieur, madame vous attend avec bien de
l’impatience."
Duroy demanda :
"Comment va votre maître ?
- Oh ! pas bien, monsieur. Il n’en a pas pour longtemps."
Le salon où le jeune homme entra était tendu de
perse rose à dessins bleus. La fenêtre, large et haute,
donnait sur la ville et sur la mer.
Duroy murmurait : "Bigre, c’est chic ici comme
maison de campagne. Où diable prennent-ils tout cet
argent-là ?"
Un bruit de robe le fit se retourner.
MmeForestier lui tendait les deux mains : "Comme
vous êtes gentil, comme c’est gentil d’être venu !" Et
brusquement elle l’embrassa. Puis ils se regardèrent.
Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours
fraîche, et peut-être plus jolie encore avec son
air plus délicat. Elle murmura :
"Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me
tyrannise atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée.
Mais où est votre malle ? "
Duroy répondit :
"Je l’ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas
dans quel hôtel vous me conseilleriez de descendre
pour être près de vous."
Elle hésita, puis reprit :
"Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre
est prête, du reste. Il peut mourir d’un moment à
l’autre, et si cela arrivait la nuit, je serais seule. J’enverrai
chercher votre bagage."
Il s’inclina :
"Comme vous voudrez.
-Maintenant,montons", dit-elle,
Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier étage,
et Duroy aperçut auprès d’une fenêtre, assis dans un
fauteuil et enroulé dans des couvertures, livide sous
la clarté rouge du soleil couchant, une espèce de cadavre
qui le regardait. Il le reconnaissait à peine ; il
devina plutôt que c’était son ami.
On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane,
l’éther, le goudron, cette odeur innommable et
lourde des appartements où respire un poitrinaire.
Forestier souleva sa main d’un geste pénible et
lent.
"Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te remercie."
Duroy affecta de rire : "Te voir mourir ! ce ne serait
pas un spectacle amusant, et je ne choisirais point
cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire
bonjour et me reposer un peu."
L’autre murmura : "Assieds-toi", et il baissa la tête
comme enfoncé en desméditations désespérées.
Il respirait d’une façon rapide, essoufflée, et parfois
poussait une sorte de gémissement, comme s’il eût
voulu rappeler aux autres combien il était malade.
Voyant qu’il ne parlait point, sa femme vint s’appuyer
à la fenêtre et elle dit en montrant l’horizon
d’un coup de tête : " Regardez cela ! Est-ce beau ?"
En face d’eux, la côte semée de villas descendait
jusqu’à la ville qui était couchée le long du rivage en
demi-cercle, avec sa tête à droite vers la jetée que
dominait la vieille cité surmontée d’un vieux beffroi,
et ses pieds à gauche à la pointe de la Croisette, en
face des îles de Lérins. Elles avaient l’air, ces îles, de
deux taches vertes, dans l’eau toute bleue. On eût
dit qu’elles flottaient comme deux feuilles immenses,
tant elles semblaient plates de là-haut.
Et, tout au loin, fermant l’horizon de l’autre côté du
golfe, au-dessus de la jetée et du beffroi, une longue
suite de montagnes bleuâtres dessinait sur un ciel
éclatant une ligne bizarre et charmante de sommets
tantôt arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui
finissait par un grand mont en pyramide plongeant
son pied dans la pleinemer.
Mme Forestier l’indiqua : "C’est l’Estérel."
L’espace derrière les cimes sombres était rouge,
d’un rouge sanglant et doré que l’oeil ne pouvait soutenir.
Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin
du jour.
Il murmura, ne trouvant point d’autre terme assez
imagé pour exprimer son admiration :
"Oh ! oui, c’est épatant, ça !"
Forestier releva la tête vers sa femme et demanda :
"Donne-moi un peu d’air."
Elle répondit :
"Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas
encore attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien
dans ton état de santé. "
Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui
aurait voulu être un coup de poing et ilmurmura avec
une grimace de colère, une grimace de mourant qui
montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues
et la saillie de tous les os :
"Je te dis que j’étouffe. Qu’est-ce que ça te fait
que je meure un jour plus tôt ou un jour plus tard,
puisque je suis foutu..."
Elle ouvrit toute grande la fenêtre.
Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme
une caresse. C’était une brise molle, tiède, paisible,
une brise de printemps nourrie déjà par les parfums
des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur
cette côte.On y distinguait un goût puissant de résine
et l’âcre saveur des eucalyptus.
Forestier la buvait d’une haleine courte et fiévreuse.
Il crispa les ongles de ses mains sur les bras
de son fauteuil, et dit d’une voix basse, sifflante, rageuse
:
"Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J’aimerais
mieux crever dans une cave."
Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle
regarda au loin, le front contre la vitre.
Duroy, mal à l’aise, aurait voulu causer avec le malade,
le rassurer.
Mais il n’imaginait rien de propre à le réconforter.
Il balbutia :
"Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici ?"
L’autre haussa les épaules avec une impatience accablée
: "Tu le vois bien." Et il baissa de nouveau la
tête.
Duroy reprit :
"Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement
à Paris. Là-bas on est encore en plein hiver. Il
neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à allumer les
lampes dès trois heures de l’après-midi."
Forestier demanda :
"Rien de nouveau au journal ?
- Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le
petit Lacrin qui sort du Voltaire ; mais il n’est pas mûr.
Il est temps que tu reviennes ! "
Lemalade balbutia :
"Moi ? J’irai faire de la chronique à six pieds sous
terre maintenant. "
L’idée fixe revenait comme un coup de cloche à
propos de tout, reparaissait sans cesse dans chaque
pensée, dans chaque phrase.
Il y eut un long silence ; un silence douloureux et
profond. L’ardeur du couchant se calmait lentement ;
et les montagnes devenaient noires sur le ciel rouge
qui s’assombrissait.Une ombre colorée, un commencement
de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant,
entrait dans la chambre, semblait teindre les
meubles, les murs, les tentures, les coins avec des
tons mêlés d’encre et de pourpre. La glace de la cheminée,
reflétant l’horizon, avait l’air d’une plaque de
sang.
Mme Forestier ne remuait point, toujours debout,
le dos à l’appartement, le visage contre le carreau.
Et Forestier se mit à parler d’une voix saccadée, essoufflée,
déchirante à entendre :
"Combien est-ce que j’en verrai encore, de couchers
de soleil ?... huit... dix... quinze ou vingt... peutêtre
trente, pas plus... Vous avez du temps, vous
autres... moi, c’est fini... Et ça continuera... après moi,
comme si j’étais là..."
Il demeura muet quelques minutes, puis reprit :
"Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai
plus dans quelques jours... C’est horrible... je ne
verrai plus rien... rien de ce qui existe... les plus petits
objets qu’on manie... les verres... les assiettes... les lits
où l’on se repose si bien... les voitures. C’est bon de
se promener en voiture, le soir... Comme j’aimais tout
çà."
Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement
nerveux et léger, comme s’il eût joué du piano
sur les deux bras de son siège. Et chacun de ses silences
était plus pénible que ses paroles, tant on sentait
qu’il devait penser à d’épouvantables choses.
Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait
Norbert de Varenne, quelques semaines auparavant :
"Moi, maintenant, je vois lamort de si près que j’ai
souvent envie d’étendre le bras pour la repousser... Je
la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les
routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu
dans la barbe d’un ami, me ravagent le coeur et me
crient : La voilà !"
Il n’avait pas compris, ce jour-là, maintenant il
comprenait en regardant Forestier. Et une angoisse
inconnue, atroce, entrait en lui, comme s’il eût senti
tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la hideuse
mort à portée de sa main. Il avait envie de se
lever, de s’en aller, de se sauver, de retourner à Paris
tout de suite ! Oh ! s’il avait su, il ne serait pas venu.
La nuit maintenant s’était répandue dans la
chambre comme un deuil hâtif qui serait tombé sur
ce moribond. Seule la fenêtre restait visible encore,
dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette immobile
de la jeune femme.
Et Forestier demanda avec irritation :
"Eh bien, on n’apporte pas la lampe aujourd’hui ?
Voilà ce qu’on appelle soigner unmalade."
L’ombre du corps qui se découpait sur les carreaux
disparut, et on entendit tinter un timbre électrique
dans la maison sonore.
Un domestique entra bientôt qui posa une lampe
sur la cheminée.Mme Forestier dit à son mari :
"Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner
?"
Il murmura :
"Je descendrai."
Et l’attente du repas les fit demeurer encore près
d’une heure immobiles, tous les trois, prononçant
seulement parfois un mot, un mot quelconque, inutile,
banal, comme s’il y eût du danger, un danger
mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence,
à laisser se figer l’air muet de cette chambre, de cette
chambre où rôdait la mort.
Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy,
interminable. Ils ne parlaient pas, ils mangeaient
sans bruit, puis émiettaient du pain du bout des
doigts. Et le domestique faisait le service, marchait,
allait et venait sans qu’on entendit ses pieds, car
le bruit des semelles irritant Charles, l’homme était
chaussé de savates. Seul le tic-tac dur d’une horloge
de bois troublait le calme des murs de son mouvement
mécanique et régulier.
Dès qu’on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte
de fatigue, se retira dans sa chambre, et, accoudé à sa
fenêtre, il regardait la pleine lune au milieu du ciel,
comme un globe de lampe énorme, jeter sur les murs
blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer
sur la mer une sorte d’écaille de lumière mouvante et
douce. Et il cherchait une raison pour s’en aller bien
vite, inventant des ruses, des télégrammes qu’il allait
recevoir, un appel deM.Walter.
Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus difficiles
à réaliser, en s’éveillant le lendemain. Mme Forestier
ne se laisserait point prendre à ses adresses,
et il perdrait par sa couardise tout le bénéfice de son
dévouement. Il se dit : "Bah ! c’est embêtant ; eh bien,
tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie ; et
puis, ça ne sera peut-être pas long."
Il faisait un temps bleu, de ce bleu duMidi qui vous
emplit le coeur de joie ; et Duroy descendit jusqu’à la
mer, trouvant qu’il serait assez tôt de voir Forestier
dans la journée.
Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui
dit :
"Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois
fois. Si monsieur veut monter chez monsieur." Il
monta. Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa
femme lisait, allongée sur le canapé.
Lemalade releva la tête. Duroy demanda :
"Eh bien, comment vas-tu ? Tum’as l’air gaillard ce
matin."
L’autre murmura :
"Oui, ça va mieux, j’ai repris des forces. Déjeune
bien vite avecMadeleine, parce que nous allons faire
un tour en voiture."
La jeune femme, dès qu’elle fut seule avec Duroy,
lui dit :
"Voilà ! aujourd’hui il se croit sauvé. Il fait des projets
depuis le matin. Nous allons tout à l’heure au
golfe Juan acheter des faïences pour notre appartement
de Paris. Il veut sortir à toute force,mais j’ai horriblement
peur d’un accident. Il ne pourra pas supporter
les secousses de la route."
Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l’escalier
pas à pas, soutenu par son domestique. Mais
dès qu’il aperçut la voiture, il voulut qu’on la découvrît.
Sa femme résistait :
"Tu vas prendre froid. C’est de la folie."
Il s’obstina :
"Non, je vais beaucoup mieux. Je le sens bien."
On passa d’abord dans ces chemins ombreux qui
vont toujours entre deux jardins et qui font de Cannes
une sorte de parc anglais, puis on gagna la route
d’Antibes, le long de lamer.
Forestier expliquait le pays. Il avait indiqué d’abord
la villa du comte de Paris. Il en nommait d’autres.
Il était gai, d’une gaieté voulue, factice et débile de
condamné. Il levait le doigt, n’ayant point la force de
tendre le bras.
"Tiens, voici l’île Sainte-Marguerite et le château
dont Bazaine s’est évadé.Nous en a-t-on donné à garder
avec cette affaire-là !"
Puis il eut des souvenirs de régiment ; il nomma
des officiers qui leur rappelaient des histoires. Mais,
tout à coup, la route ayant tourné, on découvrit le
golfe Juan tout entier avec son village blanc dans le
fond et la pointe d’Antibes à l’autre bout.
Et Forestier, saisi soudain d’une joie enfantine, balbutia
:
"Ah ! l’escadre, tu vas voir l’escadre !"
Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet,
une demi-douzaine de gros navires qui ressemblaient
à des rochers couverts de ramures. Ils étaient
bizarres, difformes, énormes, avec des excroissances,
des tours, des éperons s’enfonçant dans l’eau comme
pour aller prendre racine sous la mer.
On ne comprenait pas que cela pût se déplacer, remuer,
tant ils semblaient lourds et attachés au fond.
Une batterie flottante, ronde, haute, en forme d’observatoire,
ressemblait à ces phares qu’on bâtit sur
des. écueils.
Et un grand trois-mâts passait auprès d’eux pour
gagner le large, toutes ses voiles déployées, blanches
et joyeuses. Il était gracieux et joli auprès des
monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains
monstres accroupis sur l’eau.
Forestier s’efforçait de les reconnaître. Il nommait :
"Le Colbert, Le Suffren, L’Amiral-Duperré, Le Redou-
table, La Dévastation", puis il reprenait : "Non, je me
trompe, c’est celui-là La Dévastation."
Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où
on lisait : " Faïences d’art du golfe Juan", et la voiture
ayant tourné autour d’un gazon s’arrêta devant
la porte.
Forestier voulait acheter deux vases pour les poser
sur sa bibliothèque. Comme il ne pouvait guère descendre
de voiture, on lui apportait les modèles l’un
après l’autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa
femme et Duroy :
"Tu sais, c’est pour le meuble au fond de mon cabinet.
De mon fauteuil, j’ai cela sous les yeux tout le
temps. Je tiens à une forme ancienne, à une forme
grecque."
Il examinait les échantillons, s’en faisait apporter
d’autres, reprenait les premiers. Enfin, il se décida ; et
ayant payé, il exigea que l’expédition fût faite tout de
suite.
"Je retourne à Paris dans quelques jours", disait-il.
Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d’air
froid les frappa soudain glissé dans le pli d’un vallon,
et le malade se mit à tousser.
Ce ne fut rien d’abord, une petite crise ; mais elle
grandit, devint une quinte ininterrompue, puis une
sorte de hoquet, un râle.
Forestier suffoquait, et chaque fois qu’il voulait respirer
la toux lui déchirait la gorge, sortie du fond de sa
poitrine. Rien ne la calmait, rien ne l’apaisait. Il fallut
le porter du landau dans sa chambre, etDuroy, qui lui
tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à
chaque convulsion de ses poumons.
La chaleur du lit n’arrêta point l’accès qui dura
jusqu’à minuit ; puis les narcotiques, enfin, engourdirent
les spasmes mortels de la toux. Et le malade
demeura jusqu’au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts.
Les premières paroles qu’il prononça furent pour
demander le barbier, car il tenait à être rasé chaque
matin. Il se leva pour cette opération de toilette ; mais
il fallut le recoucher aussitôt, et il se mit à respirer
d’une façon si courte, si dure, si pénible, queMme Forestier,
épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de
se coucher, pour le prier d’aller chercher le médecin.
Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut
qui prescrivit un breuvage et donna quelques
conseils ; mais comme le journaliste le reconduisait
pour lui demander son avis :
"C’est l’agonie, dit-il. Il sera mort demain matin.
Prévenez cette pauvre jeune femme et envoyez chercher
un prêtre.Moi, je n’ai plus rien à faire. Jemetiens
cependant entièrement à votre disposition."
Duroy fit appelerMme Forestier :
"Il va mourir. Le docteur conseille d’envoyer chercher
un prêtre. Que voulez-vous faire ?"
Elle hésita longtemps, puis, d’une voix lente, ayant
tout calculé :
"Oui, ça vaut mieux... sous bien des rapports... Je
vais le préparer, lui dire que le curé désire le voir... Je
ne sais quoi, enfin. Vous seriez bien gentil, vous, d’allerm’en
chercher un, un curé, et de le choisir. Prenezen
un qui ne nous fasse pas trop de simagrées. Tâchez
qu’il se contente de la confession, et nous tienne
quittes du reste."
Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique
complaisant qui se prêtait à la situation. Dès qu’il fut
entré chez l’agonisant,Mme Forestier sortit, et s’assit,
avec Duroy, dans la pièce voisine.
"Ça l’a bouleversé, dit-elle. Quand j’ai parlé d’un
prêtre, sa figure a pris une expression épouvantable
comme... comme s’il avait senti... senti... un souffle...
vous savez... Il a compris que c’était fini, enfin, et qu’il
fallait compter les heures..."
Elle était fort pâle. Elle reprit :
"Je n’oublierai jamais l’expression de son visage.
Certes, il a vu la mort à ce moment-là. Il l’a vue..."
Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut,
étant un peu sourd, et qui disait :
"Mais non, mais non, vous n’êtes pas si bas que
ça. Vous êtes malade, mais nullement en danger. Et
la preuve c’est que je viens en ami, en voisin."
Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier.
Le vieillard reprit :
"Non, je ne vous ferai pas communier.Nous causerons
de ça quand vous irez bien. Si vous voulez profiter
de ma visite pour vous confesser par exemple,
je ne demande pas mieux. Je suis un pasteur, moi, je
saisis toutes les occasions pour ramener mes brebis."
Un long silence suivit. Forestier devait parler de sa
voix haletante et sans timbre.
Puis tout d’un coup, le prêtre prononça, d’un ton
différent, d’un ton d’officiant à l’autel :
"La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le
Confiteor, mon enfant. - Vous l’avez peut-être oublié,
je vais vous aider. - Répétez avec moi : Confiteor Deo
omnipotenti... BeataeMariae semper virgini..."
Il s’arrêtait de temps en temps pour permettre au
moribond de le rattraper. Puis il dit :
"Maintenant, confessez-vous..."
La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis
par un trouble singulier, émus d’une attente anxieuse.
Le malade avaitmurmuré quelque chose. Le prêtre
répéta :
"Vous avez eu des complaisances coupables... de
quelle nature, mon enfant ? "
La jeune femme se leva, et dit simplement :
"Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter
ses secrets."
Et ils allèrent s’asseoir sur un banc, devant la porte,
au-dessous d’un rosier fleuri, et derrière une corbeille
d’oeillets qui répandait dans l’air pur son parfum
puissant et doux.
Duroy après quelques minutes de silence, demanda
:
"Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris
?"
Elle répondit :
"Oh ! non. Dès que tout sera fini je reviendrai.
- Dans une dizaine de jours ?
- Oui, au plus."
Il reprit :
"Il n’a donc aucun parent ?
- Aucun, sauf des cousins. Son père et sa mère sont
morts comme il était tout jeune."
Ils regardaient tous deux un papillon cueillant sa
vie sur les oeillets, allant de l’un à l’autre avec une
rapide palpitation des ailes qui continuaient à battre
lentement quand il s’était posé sur la fleur. Et ils restèrent
longtemps silencieux.
Le domestique vint les prévenir que " M. le curé
avait fini ". Et ils remontèrent ensemble.
Forestier semblait avoir encore maigri depuis la
veille.
Le prêtre lui tenait lamain.
"Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin."
Et il s’en alla.
Dès qu’il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya
de soulever ses deux mains vers sa femme et il bégaya
:
"Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux
pas mourir... je ne veux pas mourir... Oh ! sauvezmoi...
Dites ce qu’il faut faire, allez chercher le médecin...
Je prendrai ce qu’on voudra... Je ne veux pas... Je
ne veux pas..."
Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux
sur ses joues décharnées ; et les coins maigres de sa
bouche se plissaient comme ceux des petits enfants
qui ont du chagrin.
Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent
un mouvement continu, lent et régulier, comme pour
recueillir quelque chose sur les draps.
Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait :
"Mais non, ce n’est rien. C’est une crise, demain tu
iras mieux, tu t’es fatigué hier avec cette promenade."
L’haleine de Forestier était plus rapide que celle
d’un chien qui vient de courir, si pressée qu’on ne la
pouvait point compter, et si faible qu’on l’entendait à
peine.
Il répétait toujours :
"Je ne veux pas mourir !... Oh ! mon Dieu... mon
Dieu... mon Dieu... qu’est-ce qui va m’arriver ? Je ne
verrai plus rien... plus rien... jamais...Oh ! monDieu !"
Il regardait devant lui quelque chose d’invisible
pour les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflé-
taient l’épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble
leur geste horrible et fatigant.
Soudain il tressaillit d’un frisson brusque qu’on vit
courir d’un bout à l’autre de son corps et il balbutia :
"Le cimetière... moi... mon Dieu !..."
Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et haletant.
Le temps passait ; midi sonna à l’horloge d’un
couvent voisin. Duroy sortit de la chambre pour aller
manger un peu. Il revint une heure plus tard. Mme
Forestier refusa de rien prendre. Le malade n’avait
point bougé. Il traînait toujours ses doigts maigres sur
le drap comme pour le ramener vers sa face.
La jeune femme était assise dans un fauteuil, au
pied du lit. Duroy en prit un autre à côté d’elle, et ils
attendirent en silence.
Une garde était venue, envoyée par le médecin ;
elle sommeillait près de la fenêtre.
Duroy lui-même commençait à s’assoupir quand il
eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit
les yeux juste à temps pour voir Forestier fermer
les siens comme deux lumières qui s’éteignent. Un
petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets
de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis
coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse
promenade. Il avait fini de respirer.
Sa femme comprit, et, poussant une sorte de cri,
elle s’abattit sur les genoux en sanglotant dans le
drap. Georges, surpris et effaré, fit machinalement le
signe de la croix. La garde, s’étant réveillée, s’approcha
du lit : "Ça y est", dit-elle. Et Duroy qui reprenait
son sang-froid murmura, avec un soupir de délivrance
: "Ça a été moins long que je n’aurais cru."
Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après
les premières larmes versées, on s’occupa de tous
les soins et de toutes les démarches que réclame un
mort. Duroy courut jusqu’à la nuit.
Il avait grand-faim en rentrant. Mme Forestier
mangea quelque peu, puis ils s’installèrent tous deux
dans la chambre funèbre pour veiller le corps.
Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté
d’une assiette où trempait une branche de mimosa
dans un peu d’eau, car on n’avait point trouvé le rameau
de buis nécessaire.
Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune
femme, auprès de lui, qui n’était plus. Ils demeuraient
sans parler, pensant et le regardant.
Mais Georges, que l’ombre inquiétait auprès de ce
cadavre, le contemplait obstinément. Son oeil et son
esprit attirés, fascinés, par ce visage décharné que la
lumière vacillante faisait paraître encore plus creux,
restaient fixes sur lui. C’était là son ami, Charles
Forestier, qui lui parlait hier encore ! Quelle chose
étrange et épouvantable que cette fin complète d’un
être ! Oh ! il se les rappelait maintenant les paroles de
Norbert de Varenne hanté par la peur de la mort. - "
Jamais un être ne revient." Il en naîtrait des millions
et des milliards, à peu près pareils, avec des yeux,
un nez, une bouche, un crâne, et dedans une pensée,
sans que jamais celui-ci reparût, qui était couché
dans ce lit.
Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri,
aimé, espéré, comme tout le monde. Et c’était fini,
pour lui, fini pour toujours. Une vie ! quelques jours,
et puis plus rien ! On naît, on grandit, on est heureux,
on attend, puis on meurt. Adieu ! homme ou femme,
tu ne reviendras point sur la terre ! Et pourtant chacun
porte en soi le désir fiévreux et irréalisable
de l’éternité, chacun est une sorte d’univers dans
l’univers, et chacun s’anéantit bientôt complètement
dans le fumier des germes nouveaux. Les plantes,
les bêtes, les hommes, les étoiles, les mondes, tout
s’anime, puismeurt pour se transformer. Et jamais un
être ne revient, insecte, homme ou planète !
Une terreur confuse, immense, écrasante, pesait
sur l’âme de Duroy, la terreur de ce néant illimité,
inévitable, détruisant indéfiniment toutes les existences
si rapides et si misérables. Il courbait déjà
le front sous sa menace. Il pensait aux mouches
qui vivent quelques heures, aux bêtes qui vivent
quelques jours, aux hommes qui vivent quelques ans,
aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence
donc entre les uns et les autres ? Quelques aurores
de plus, voilà tout.
Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.
Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer
aussi à des choses douloureuses. Ses cheveux blonds
étaient si jolis sur sa figure triste, qu’une sensation
douce comme le toucher d’une espérance passa dans
le coeur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand
il avait encore tant d’années devant lui ?
Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point,
perdue dans sa méditation. Il se disait : "Voilà pourtant
la seule chose de la vie : l’amour ! tenir dans ses
bras une femme aimée ! Là est la limite du bonheur
humain."
Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer
cette compagne intelligente et charmante. Comment
s’étaient-ils connus ? Comment avait-elle consenti,
elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre ? Comment
avait-elle fini par en faire quelqu’un ?
Alors il songea à tous les mystères cachés dans
les existences. Il se rappela ce qu’on chuchotait du
comte de Vaudrec qui l’avait dotée et mariée, disaiton.
Qu’allait-elle faire maintenant ? Qui épouseraitelle
? Un député, comme le pensait Mme de Ma-
relle, ou quelque gaillard d’avenir, un Forestier supérieur
? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées
? Comme il eût désiré savoir cela ! Mais pourquoi
ce souci de ce qu’elle ferait ? Il se le demanda,
et s’aperçut que son inquiétude venait d’une de ces
arrière-pensées confuses, secrètes, qu’on se cache à
soi-même et qu’on ne découvre qu’en allant fouiller
au fond de soi.
Oui, pourquoi n’essaierait-il pas lui-même cette
conquête ? Comme il serait fort avec elle, et redoutable
! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement
!
Et pourquoi ne réussirait-il pas ? Il sentait bien qu’il
lui plaisait, qu’elle avait pour lui plus que de la sympathie,
une de ces affections qui naissent entre deux
natures semblables et qui tiennent autant d’une séduction
réciproque que d’une sorte de complicité
muette.
Elle le savait intelligent, résolu, tenace ; elle pouvait
avoir confiance en lui.
Ne l’avait-elle pas fait venir en cette circonstance
si grave ? Et pourquoi l’avait-elle appelé ? Ne devait-il
pas voir là une sorte de choix, une sorte d’aveu, une
sorte de désignation ? Si elle avait pensé à lui, juste
à ce moment où elle allait devenir veuve, c’est que,
peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de
nouveau son compagnon, son allié ?
Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l’interroger,
de connaître ses intentions. Il devait repartir
le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec
cette jeune femme dans cette maison. Donc il fallait
se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre
avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et
ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d’un
autre peut-être, et s’engager sans retour.
Le silence de la chambre était profond ; on n’entendait
que le balancier de la pendule qui battait sur la
cheminée son tic-tac métallique et régulier.
Il murmura :
"Vous devez être bien fatiguée ?"
Elle répondit :
"Oui, mais je suis surtout accablée."
Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement
dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent
soudain le visage du mort, comme s’ils se fussent attendus
à le voir remuer, à l’entendre leur parler, ainsi
qu’il faisait, quelques heures plus tôt.
Duroy reprit :
"Oh ! c’est un gros coup pour vous, et un changement
si complet dans votre vie, un vrai bouleversement
du coeur et de l’existence entière."
Elle soupira longuement sans répondre.
Il continua :
"C’est si triste pour une jeune femme de se trouver
seule comme vous allez l’être."
Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia :
"Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre
nous. Vous pouvez disposer demoi comme vous voudrez.
Je vous appartiens."
Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces
regards mélancoliques et doux qui remuent en nous
jusqu’aux moelles des os.
"Merci, vous êtes bon, excellent. Si j’osais et si je
pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi :
Comptez surmoi."
Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant,
avec une envie ardente de la baiser. Il s’y décida
enfin, et l’approchant lentement de sa bouche, il tint
longtemps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et
parfumée contre ses lèvres.
Puis quand il sentit que cette caresse d’ami allait
devenir trop prolongée, il sut laisser retomber la petite
main. Elle s’en revint mollement sur le genou de
la jeune femme qui prononça gravement :
"Oui, je vais être bien seule, mais je m’efforcerai
d’être courageuse."
Il ne savait comment lui laisser comprendre qu’il
serait heureux, bien heureux, de l’avoir pour femme
à son tour. Certes il ne pouvait pas le lui dire, à cette
heure, en ce lieu, devant ce corps ; cependant il pouvait,
lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës,
convenables et compliquées, qui ont des sens
cachés sous les mots, et qui expriment tout ce qu’on
veut par leurs réticences calculées.
Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu
devant eux, et qu’il sentait entre eux. Depuis quelque
temps d’ailleurs il croyait saisir dans l’air enfermé de
la pièce une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue
de cette poitrine décomposée, le premier souffle
de charogne que les pauvres morts couchés en leur
lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible
dont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil.
Duroy demanda :
"Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre ? Il me
semble que l’air est corrompu."
Elle répondit :
"Mais oui. Je venais aussi dem’en apercevoir."
Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit. Toute la fraîcheur
parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des
deux bougies allumées auprès du lit. La lune répandait,
comme l’autre soir, sa lumière abondante
et calme sur les murs blancs des villas et sur la
grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant à
pleins poumons, se sentit brusquement assailli d’espérances,
comme soulevé par l’approche frémissante
du bonheur.
Il se retourna.
"Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un
temps admirable."
Elle s’en vint tranquillement et s’accouda près de
lui.
Alors il murmura, à voix basse :
"Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux
vous dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je
vous parle d’une pareille chose en un semblable moment,
mais je vous quitterai après-demain, et quand
vous reviendrez à Paris il sera peut-être trop tard.
Voilà... Je ne suis qu’un pauvre diable sans fortune et
dont la position est à faire, vous le savez. Mais j’ai de
la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et
je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé
on sait ce qu’on prend ; avec un homme qui commence
on ne sait pas où il ira. Tant pis, ou tant mieux.
Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve
le plus cher aurait été d’épouser une femme comme
vous. Je vous répète aujourd’hui ce désir. Ne me répondez
pas. Laissez-moi continuer. Ce n’est point
une demande que je vous adresse. Le lieu et l’instant
la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point
vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux
d’un mot, que vous pouvez faire de moi soit un
ami fraternel, soit même un mari, à votre gré, que
mon coeur et ma personne sont à vous. Je ne veux
pas que vous me répondiez maintenant ; je ne veux
plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous
reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que
vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n’est-ce
pas ?"
Il avait débité cela sans la regarder, comme s’il eût
semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait
n’avoir point entendu, tant elle était demeurée
immobile, regardant aussi devant elle, d’un oeil fixe
et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.
Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude
contre coude, silencieux etméditant.
Puis ellemurmura :
"Il fait un peu froid", et, s’étant retournée, elle revint
vers le lit. Il la suivit.
Lorsqu’il s’approcha, il reconnut que vraiment Forestier
commençait à sentir ; et il éloigna son fauteuil,
car il n’aurait pu supporter longtemps cette odeur de
pourriture. Il dit :
"Il faudra lemettre en bière dès le matin."
Elle répondit :
"Oui, oui, c’est entendu ; le menuisier viendra vers
huit heures."
Et Duroy ayant soupiré : "Pauvre garçon !" elle
poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.
Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà
à l’idée de cettemort, commençant à consentir mentalement
à cette disparition qui, tout à l’heure encore,
les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels
aussi.
Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d’une façon
convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy
s’assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit
que Mme Forestier sommeillait également, et ayant
pris une posture plus commode, il ferma de nouveau
les yeux en grommelant : "Sacristi ! on est mieux dans
ses draps, tout de même."
Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait.
Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil
en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un
peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré
cette nuit passée sur un siège.
Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit
et s’écria : " Oh ! sa barbe !" Elle avait poussé, cette
barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait,
comme elle poussait en quelques jours
sur la face d’un vivant. Et ils demeuraient effarés par
cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant
un prodige affreux, devant une menace surnaturelle
de résurrection, devant une des choses anormales,
effrayantes qui bouleversent et confondent l’intelligence.
Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu’à
onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils
se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s’assirent
en face l’un de l’autre pour déjeuner avec une envie
éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies,
de rentrer dans la vie, puisqu’ils en avaient fini avec
la mort.
Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du
printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la
corbeille d’oeillets fleurie devant la porte.
Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour
dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement
autour du petit gazon en respirant avec délices l’air
tiède plein de l’odeur des sapins et des eucalyptus.
Et tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête
vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut.
Elle prononçait les mots lentement, d’une voix basse
et sérieuse :
"Écoutez, mon cher ami, j’ai bien réfléchi... déjà...
à ce que vous m’avez proposé, et je ne veux pas vous
laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous
dirai, d’ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous
verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez
beaucoup de votre côté. N’obéissez pas à un entraînement
trop facile. Mais, si je vous parle de cela,
avant même que ce pauvre Charles soit descendu
dans sa tombe, c’est qu’il importe, après ce que vous
m’avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de
ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous
m’avez exprimée, si vous n’êtes pas d’un... d’un... caractère
à me comprendre et à me supporter.
"Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est
pas une chaîne, mais une association. J’entends être
libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches,
de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni
contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite.
Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre
le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne
jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait
aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une
égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une
épouse obéissante et soumise.Mes idées, je le sais, ne
sont pas celles de tout le monde, mais je n’en change-
rai point. Voilà.
"J’ajoute aussi : Ne me répondez pas, ce serait inutile
et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons
peut-être de tout cela, plus tard.
"Maintenant, allez faire un tour. Moi je retourne
près de lui. A ce soir."
Il lui baisa longuement la main et s’en alla sans
prononcer un mot.
Le soir, ils ne se virent qu’à l’heure du dîner. Puis ils
montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés
de fatigue.
Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune
pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges
Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à
une heure et demie.
Mme Forestier l’avait conduit à la gare. Ils se promenaient
tranquillement sur le quai, en attendant
l’heure du départ, et parlaient de choses indifférentes.
Le train arriva, très court, un vrai rapide, n’ayant
que cinq wagons.
Le journaliste choisit sa place, puis redescendit
pour causer encore quelques instants avec elle, saisi
soudain d’une tristesse, d’un chagrin, d’un regret
violent de la quitter, comme s’il allait la perdre pour
toujours.
Un employé criait : "Marseille, Lyon, Paris, en voiture
!"Duroy monta, puis s’accouda à la portière pour
lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et
le convoi doucement se mit enmarche.
Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait
la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard
le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue,
il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche
pour le jeter vers elle.
Elle le lui renvoya d’un geste plus discret, hésitant,
ébauché seulement.

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